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Retour sur la campagne « Nou pli fo » contre le sida en Martinique
Extrait de la lettre mensuelle de Tjenbé Rèd ! (N° 12 - Janvier/Février 2010)
Publié le mardi 2 mars 2010

CET ÉTÉ, le ministère de la santé et des sports, l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) et l’association Sida Info Service ont lancé en Martinique la seconde phase d’une grande campagne baptisée Nou pli fo (« Nous sommes plus forts » en créole), visant à mobiliser contre le sida et à lutter contre les discriminations liées au VIH, dont le slogan principal déclinait le titre (Nou pli fo ansam kont le sida : « Ensemble, nous sommes plus forts contre le sida »). Ce message a été diffusé par le biais d’affiches sur les panneaux publicitaires comme dans les journaux et de spots publicitaires à la radio et à la télévision.

Ainsi, la dernière page du quotidien local France-Antilles du 18 juillet 2009 était entièrement occupée par une affiche de cette campagne. On y voyait trois jeunes NoirEs (deux femmes et un homme) sur un terrain de basket. La fille au premier plan soulevait un sweat-shirt mauve qui laissait voir le message « Nou pli fo » sur son tee-shirt vert. Tout en bas de l’affiche, on pouvait lire : « Sida : vous êtes contre les discriminations, alors dites-le ». Plus bas à gauche figurait le logo, constitué pour l’essentiel d’une conque de lambi, et l’adresse du site Internet de la campagne. La population était donc invitée à s’y rendre pour s’informer et créer son avatar avant de donner son avis - supposé hostile - concernant les discriminations liées au sida.

Le lancement de la seconde phase de cette campagne, initialement prévue pour le carnaval en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane après une première phase le 1er décembre 2008, a été reporté en raison des mouvements sociaux du début de l’année 2009 et a finalement eu lieu peu avant le début du Tour des yoles rondes de la Martinique (une grande régate et un événement sportif et mondain majeur dans l’île), du 26 juillet au 2 août 2009. Lors des différentes étapes du Tour, la campagne Nou pli fo était très présente, dans les animations sur le podium, notamment avec les teeshirts portés par les différents artistes qui se sont produits et distribués au son de la - très entraînante - musique officielle de la campagne, ainsi que dans le stand
qui lui était dédié au sein de ce qu’il est convenu d’appeler le village du Tour.

Cette campagne a permis de sensibiliser la population à la question des discriminations liées au VIH. Elle témoigne par ailleurs d’un engagement louable des pouvoirs publics dans ce domaine. On peut toutefois s’interroger sur sa mise en oeuvre sur le terrain, sur son efficacité et sur son impact réel au
regard des importants moyens mobilisés voire sur ses objectifs. Dans un premier article très enthousiaste paru pendant le Tour des yoles, le quotidien France- Antilles avait jugé que cette campagne était un grand succès, que son message était bien passé et même, de façon surprenante, qu’une grande victoire avait été remportée dans la lutte contre le sida. J’avais trouvé cette analyse tout à fait excessive et hasardeuse. J’avais notamment relevé qu’il y avait un très fort engouement - auquel j’ai moi-même cédé - pour les -très
beaux tee-shirts Nou pli fo que beaucoup s’arrachaient lors des distributions (bien que je n’aie pas réussi à en attraper, craignant d’y laisser quelques plumes)... Mais des tee-shirts ne font pas à eux seuls une prise de conscience.

Surtout, ces tee-shirts, sur lesquels la campagne et le public se focalisaient, symbolisaient l’orientation publicitaire voire commerciale de l’opération (j’ai par
la suite vu un de ces tee-shirts dans la vitrine d’un magasin de Fort-de-
France situé rue François-Arago). Ainsi, pour mettre la main sur un des
ces objets si prisés, j’ai acheté l’édition de France-Antilles du samedi 1er août 2009, lors de l’étape de ce jour au Vauclin, avec le magazine et en prime... un tee-shirt Nou pli fo. On peut tout de même légitimement se demander ce qui
justifie que France-Antilles bénéficie de ce qui relève probablement plus d’un coup de pouce que d’une contribution à la diffusion du message de la campagne. Si participation de France-Antilles à la campagne il y a eu, quelle a-t-elle été ?

Par ailleurs, toujours le 1er août, j’ai eu la surprise de constater que des barrières entouraient le stand Nou pli fo. Tandis que je m’interrogeais sur la raison de cette bizarrerie qui ne rendait pas le stand spécialement accueillant et n’était pas vraiment propice à la proximité avec le public et à un éventuel dialogue de prévention, j’ai compris un peu plus tard en voyant la foule se presser autour des barrières afin d’obtenir des hôtes du stand notamment le CD de la campagne. Ce choix fait par les organisateurs de la campagne est à rapprocher de la passivité, en dehors des phases de distribution de tee-shirts, de ces hôtes sur les stands, passivité que j’avais déjà pu constater lors de
l’étape du mercredi à Schoelcher (et que j’ai retrouvée lors des dernières
étapes du samedi et du dimanche) alors que je récupérais une brochure de prévention et un CD avec la musique officielle de la campagne, quand on aurait pu s’attendre à ce qu’ils viennent vers les visiteurs en les questionnant éventuellement sur leur perception du VIH - faisant ainsi, me semble-t-il, un important travail de terrain. Cette attitude contrastait avec celle adoptée, il est vrai dans un tout autre domaine, par l’hôtesse du stand de promotion des
nouvelles modalités de tri sélectif de la Cacem (communauté d’agglomération du centre de la Martinique). Cette dernière allait vers les visiteurs qui s’abritaient du soleil sous la seule tonnelle où il y avait encore de la place. Elle m’a ainsi invité à tourner la roue du tri sélectif qui s’est arrêtée sur un type
de déchet sur lequel elle m’a interrogé. A la fin elle m’a offert un tee-shirt en matières recyclées. Le même jour, j’ai pu mettre en application ma nouvelle science sur ces nouvelles modalités de tri en jetant les emballages de mon
déjeuner. Peu après, j’ai lu avec intérêt un second article de France-Antilles sur
cette campagne paru le 8 août 2009, dans lequel le quotidien faisait preuve de plus de recul et d’esprit critique en se demandant si elle témoignait d’une vraie prise de conscience ou d’un effet de mode. Cet article donnait notamment la
parole à Marlène OUKA, présidente d’une association de lutte contre le sida, Action Sida Martinique, qui regrettait que cette campagne n’ait pas été menée en partenariat avec les associations locales, craignait qu’elle n’ait qu’un effet superficiel et insistait sur le fait que le VIH n’était pas un produit commercial. Pour autant, le quotidien maintenait, en versant dans un lyrisme aussi facile
qu’inapproprié : « Sur le Tour des yoles, le virus du sida a perdu ». POUR CONCLURE, je souhaiterais à nouveau saluer l’initiative majeure que constitue cette campagne, l’engagement dont elle témoigne mais j’espère qu’un bilan critique en soit dressé afin que les prochaines campagnes dans ce domaine
touchent plus profondément le public et soient plus actives et interactives sur le terrain.

Teddy JACQUES, secrétaire général,
délégué pour la Martinique

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